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E-commerce : une croissance en trompe l’œil ?

Aux Etats-Unis, le commerce en ligne affiche sa plus forte croissance depuis deux ans. Mais derrière ce chiffre flatteur se cache une réalité bien plus nuancée…


Le e-commerce américain a affiché une croissance spectaculaire de 9,8 % au premier trimestre 2026. Sur le papier, c’est la meilleure performance du secteur depuis plus de deux ans.

Mais derrière cette accélération se cache une réalité beaucoup moins euphorique. Inflation, recours massif au paiement fractionné et stagnation du nombre d’acheteurs dessinent en creux les contours d’un marché qui semble arrivé à maturité.

Selon les dernières données relayées par Marketplace Pulse, la dynamique actuelle du commerce en ligne repose davantage sur une hausse des dépenses par client que sur une véritable expansion du marché. Une évolution qui interroge directement les stratégies de croissance des marketplaces, des retailers et des marques…



Une croissance dopée par les prix plus que par les volumes

Le chiffre de près de 10 % de croissance annuelle peut sembler impressionnant après plusieurs trimestres oscillant autour de 5 %.

Pourtant, une partie significative de cette hausse provient simplement de l’augmentation des prix.

Une fois corrigée de l’inflation sur les biens physiques, la croissance “réelle” du volume de ventes tomberait autour de 8 %. Autrement dit, le secteur vend plus cher avant de vendre beaucoup plus.

Les tensions inflationnistes, notamment liées aux politiques tarifaires et aux coûts logistiques, continuent de peser sur les prix finaux.

Le paradoxe relevé par plusieurs analystes est d’ailleurs que certaines catégories les plus inflationnistes ne sont pas nécessairement celles les plus touchées par les droits de douane.

Pour les plateformes e-commerce, cette nuance est fondamentale : une hausse du GMV (Gross Merchandise Volume) ne traduit plus automatiquement une croissance organique saine.



Le vrai signal faible : le nombre d’acheteurs ne progresse plus

Le point le plus préoccupant concerne probablement l’acquisition client.

Des acteurs comme eBay ou Etsy continuent d’afficher une croissance de leurs ventes, mais sans véritable augmentation de leur base d’utilisateurs actifs.

Chez eBay, les volumes ont progressé fortement alors que le nombre d’acheteurs n’a quasiment pas évolué. Même constat chez Etsy, dont la base clients reste inférieure à celle de l’an dernier malgré une hausse du chiffre d’affaires marketplace.

Ce phénomène traduit une mutation profonde du e-commerce : les plateformes ne gagnent plus réellement de nouveaux consommateurs, elles monétisent davantage les clients existants.

Pendant longtemps, la croissance du secteur reposait sur deux moteurs simultanés :

  • l’arrivée de nouveaux acheteurs en ligne ;
  • l’augmentation de la fréquence d’achat.

Aujourd’hui, le premier moteur ralentit fortement dans les marchés matures…



Amazon et Shopify brouillent les pistes

Le cas de Amazon et Shopify est plus difficile à analyser car ces entreprises communiquent peu sur l’évolution précise de leur base clients.

Amazon évoque une hausse de 15 % des unités vendues, tandis que Shopify annonce une croissance de 30 % des ventes de ses marchands à taux de change constants.

Mais ces données ne permettent pas de distinguer ce qui relève d’une augmentation du panier moyen, d’une hausse de la fréquence d’achat ou d’un réel recrutement de nouveaux consommateurs.

Cette opacité devient stratégique : dans un marché mature, la capacité à recruter de nouveaux acheteurs devient un indicateur plus pertinent que la seule croissance du volume d’affaires.



Le paiement fractionné, moteur d’une croissance à crédit

Autre enseignement majeur : la croissance du e-commerce dépend de plus en plus du crédit à la consommation.

Les spécialistes du Buy Now Pay Later (BNPL) comme Affirm et Klarna ont enregistré des progressions de volumes comprises entre 33 % et 35 %, accompagnées d’une forte hausse du nombre d’utilisateurs.

Le signal le plus révélateur concerne l’évolution du panier moyen financé chez Affirm, en baisse sensible. Cela signifie que les consommateurs utilisent désormais le paiement fractionné non plus seulement pour des achats exceptionnels, mais pour des dépenses courantes.

En clair, une partie de la croissance actuelle du e-commerce américain est alimentée par l’endettement des ménages.

Cette tendance pourrait devenir un point de fragilité majeur si le contexte économique se dégrade ou si les taux de défaut augmentent…



Ce que ça change pour les acteurs du e-commerce

Au fond, ce trimestre illustre une réalité que les professionnels de l’e-commerce connaissent bien : les chiffres bruts de croissance sont devenus des indicateurs peu fiables de la santé réelle du marché.

Inflation intégrée dans le GMV, crédit consommation dissimulé dans les volumes, stagnation de la base client masquée par la hausse du panier moyen : les outils de mesure traditionnels montrent leurs limites.


Pour les équipes marketing, les enseignements sont concrets :

  • La conquête client stagne.
    Les budgets d’acquisition méritent d’être scrutés à l’aune de la valeur vie client (LTV) plutôt que du volume brut de conversions.
  • La pression sur les prix est structurelle, pas conjoncturelle.
    Les stratégies de marge doivent intégrer la durée des tensions tarifaires.
  • L’IA redéfinit les points de contact commerciaux.
    Être présent dans les parcours conversationnels devient un enjeu de visibilité autant que les positions organiques ou sponsorisées classiques.


Le principal enseignement de ce trimestre est sans doute là : le e-commerce continue de croître, mais cette croissance devient plus coûteuse, plus complexe et plus artificielle.

Le prochain cycle du e-commerce se jouera moins sur la capacité à vendre plus que sur celle à construire une croissance durable, rentable et moins dépendante du levier financier, aux Etats-Unis comme ailleurs…






Sources : Marketplace Pulse, U.S. Census Bureau, Federal Reserve Bank of Minneapolis.