Si l’intelligence artificielle s’installe rapidement dans les entreprises européennes, son encadrement peine encore à suivre…
Le deuxième baromètre IA Entreprise et Durabilité publié par l’ESSCA et Forvis Mazars révèle un décalage persistant entre la banalisation des usages de l’IA et la mise en place de règles de gouvernance.
Parmi les signaux les plus marquants : deux professionnels sur trois constatent désormais la présence de « Shadow AI » dans leur entreprise…
Le Shadow AI n’est plus un phénomène marginal
Résumer un document avec un assistant conversationnel, analyser des données ou rechercher une information avec l’outil d’IA de son choix : ces pratiques se banalisent, parfois sans validation de la direction informatique ou de la gouvernance de l’entreprise.
Deux tiers des professionnels interrogés déclarent ainsi constater du Shadow AI dans leur organisation. Et l’interdiction ne suffit pas toujours à l’arrêter : dans 12 % des entreprises, ces pratiques persistent malgré des règles explicites.
La réponse des organisations reste d’ailleurs souvent pragmatique : la tolérance est la première réaction citée, par 24 % des entreprises.
Mais derrière ces usages se cachent plusieurs risques.
Données confidentielles exposées à des services externes, enjeux de cybersécurité, propriété intellectuelle ou difficulté à contrôler les informations utilisées par les modèles : le Shadow AI peut rapidement devenir un problème de sécurité et de gouvernance.
Or les garde-fous restent encore limités : seules 44 % des entreprises ont formalisé des règles éthiques concernant l’utilisation de l’intelligence artificielle.
La connaissance de l’AI Act reste également faible. Seuls 28 % des répondants estiment que leur entreprise connaît bien le règlement européen sur l’intelligence artificielle. En France et au Royaume-Uni, les deux marchés déjà étudiés en 2024, cette proportion passe de 29 % à 28 % en deux ans.
« Le Shadow AI montre que les collaborateurs n’ont pas attendu que les entreprises fixent leurs règles pour utiliser l’IA.
analyse Laurent Inard, associé et responsable de la R&D de Forvis Mazars France
L’enjeu est désormais de partir des pratiques réelles pour proposer des outils adaptés et un cadre clair ».
Les entreprises rattrapent leur retard
Le paradoxe ne doit pourtant pas masquer un mouvement de fond : les entreprises structurent désormais beaucoup plus sérieusement leurs dispositifs IA.
Près des deux tiers (65 %) disposent d’une équipe dédiée à la gestion de l’intelligence artificielle et 57 % forment leurs collaborateurs à son utilisation.
La progression est particulièrement visible en France et au Royaume-Uni. À périmètre constant, la part des entreprises disposant d’une équipe dédiée est passée de 49 % en 2024 à 71 % en 2026. Dans le même temps, la proportion d’organisations qui forment leurs salariés est passée de 40 % à 62 %.
Les investissements suivent eux aussi cette dynamique : plus de la moitié des répondants (58 %) indiquent que leur entreprise prévoit d’augmenter ses investissements dans l’IA. Et 56 % estiment que ces dépenses ont déjà eu un effet positif sur la performance de leur organisation.
« En deux ans, l’IA a changé de statut dans les entreprises. Elles se dotent d’équipes dédiées, forment leurs salariés, et les budgets suivent.
souligne Dejan Glavas, directeur de l’institut « AI for Sustainability » de l’ESSCA et co-auteur du baromètre
Mais leur première motivation pour investir reste la peur de prendre du retard.
Reste à passer d’une logique de rattrapage à une stratégie construite sur des besoins précis et sur la valeur réellement créée ».
De ChatGPT aux agents autonomes
Sur le terrain, l’IA n’est plus une technologie réservée aux expérimentations et les modèles de langage sont devenus des outils de travail courants.
Selon 80 % des répondants, leur entreprise les utilise pour des tâches bureautiques et la recherche d’informations dans la documentation interne est également citée par 60 % des professionnels.
Le développement informatique est lui aussi fortement concerné. Parmi les entreprises qui produisent du code, 55 % indiquent qu’au moins un quart de celui-ci est généré ou assisté par l’IA.
Et une nouvelle étape se profile avec les agents autonomes. Ces systèmes capables d’enchaîner plusieurs tâches avec une intervention humaine limitée sont déjà utilisés par 35 % des entreprises. Dans 7 % des cas, leur usage est même intensif.
L’enjeu n’est donc plus seulement de fournir aux salariés un assistant capable de répondre à une question : l’IA commence déjà à intervenir directement dans les processus métiers…
La souveraineté et l’impact environnemental en question
Cette accélération s’accompagne aussi de nouvelles préoccupations. L’origine du fournisseur d’IA et la localisation des données constituent désormais un critère de choix pour 54 % des répondants.
Le Royaume-Uni se distingue sur ce sujet : 46 % des professionnels y considèrent la souveraineté numérique comme un critère important ou une exigence, contre 35 % en France et en Allemagne et 24 % en Espagne.
Le volet environnemental reste en revanche moins mature.
Pour 61 % des répondants, l’IA a un impact positif sur le développement durable dans leur entreprise mais seules 30 % des organisations mesurent leur consommation énergétique liée à l’IA et 25 % suivent leurs émissions nettes de gaz à effet de serre.
Le baromètre dessine donc une entreprise européenne où l’IA est déjà largement entrée dans les usages, tandis que la gouvernance, la mesure des risques et le suivi environnemental progressent bien plus lentement.
Le Shadow AI apparaît finalement moins comme un phénomène isolé que comme le symptôme d’une adoption de l’IA désormais difficile à contenir.
Pour les entreprises, l’enjeu ne consiste plus à empêcher les usages mais plutôt à comprendre ceux qui existent déjà, afin de les intégrer dans un cadre suffisamment clair pour accompagner et sécuriser leur développement…
Méthodologie
La deuxième édition du Baromètre IA Entreprise et Durabilité repose sur un questionnaire en ligne administré en mars 2026 auprès d’un panel ciblé de 826 professionnels de l’IT et du digital, en mesure d’évaluer concrètement les projets d’intelligence artificielle de leur organisation. Les répondants se répartissent entre la France (203), le Royaume-Uni (206), l’Allemagne (205) et l’Espagne (212).
Les comparaisons entre 2024 et 2026 portent uniquement sur la France et le Royaume-Uni, à périmètre constant, avec 400 répondants en 2024 et 409 en 2026. Le rapport complet présente également les résultats selon le pays, le secteur d’activité et la taille des entreprises.