Coûts de production divisés par 10, narration en temps réel, agents génératifs autonomes…
Pendant que Cannes vote l’interdiction de l’IA, l’industrie du cinéma est déjà en train de muter et n’attend pas de permission pour le faire…
Par Francis Lelong, CEO d'Alegria Group et co-fondateur de Sarenza
Une posture symbolique face à une réalité déjà installée
L’édition 2026 du Festival de Cannes a annoncé qu’il exclurait de sa sélection tout film ayant recours à l’intelligence artificielle. La posture est forte mais elle est aussi techniquement vide.
L’IA est déjà utilisée dans les outils de montage, dans la colorimétrie, dans le mixage son et dans les assistants de script. Interdire l’IA à Cannes serait comme interdire l’électricité dans une salle de cinéma.
Ce que traverse le secteur aujourd’hui n’est pas une crise artistique mais un cycle normal de l’introduction de nouvelles technologies : d’abord la découverte, puis la sidération suivie de la résistance de principe.
Les professions juridiques ont vécu exactement cela ainsi que les cabinets comptables. Le cinéma ne fait pas exception à cette règle simple.
Une révolution économique qui ne demande la permission à personne
Les coûts de production vont être divisés par dix, voire par vingt, et réaliser un film deviendra aussi accessible que créer une application mobile.
Ni une charte éthique ni un règlement de festival n’y changera quoi que ce soit : les studios hollywoodiens activeront ces leviers massivement, régulation artistique ou pas. Ce n’est pas une prédiction, c’est une trajectoire déjà engagée.
Et cette première vague n’est pas la dernière.
Derrière les outils génératifs que l’on connaît se profile une deuxième vague autrement plus radicale : celle des agents IA capables de produire une fiction calibrée sur les états émotionnels de chaque spectateur, en temps réel. Une narration sur-mesure, générée à partir de données intérieures.
Ce n’est plus de l’automatisation de tâches mais plus une remise en question philosophique de ce qu’est une œuvre et notre rapport au processus créatif.
L’expertise humaine reste le seul actif que l’IA ne peut pas générer
Face à cela, la question n’est pas de savoir si l’IA va transformer le cinéma car elle le fait déjà, mais de savoir qui va tenir la caméra.
Dans un écosystème où l’IA devient infrastructure, l’expertise humaine reste le seul facteur différenciant qui tienne. Un expert avec une IA surpassera toujours un novice avec une IA. L’outil ne nivelle pas, il amplifie.
Le cinéma d’auteur ne disparaît pas. Il se réinventera ou il se fossilisera.
L’industrie doit cesser de traiter l’IA comme une menace de substitution pour l’appréhender comme ce qu’elle est : un levier de réappropriation créative. La résistance symbolique rassure ceux qui la pratiquent. Elle ne change rien à ce qui arrive.
L’histoire du cinéma est l’histoire d’une industrie qui a survécu à la télévision, au DVD, au streaming et au piratage en se réinventant à chaque fois.
L’IA sera dans les rushes de Cannes 2027, que le règlement le prévoit ou non. La seule vraie question est de savoir si l’industrie aura choisi de la tenir en main ou de la subir…
